Ceuta, Melilla et les îles occupées : de l’héritage colonial aux « frontières européennes »… un nouvel affrontement franco-espagnol autour du Maroc ?

larache info
Ceuta, Melilla et les îles occupées : de l’héritage colonial aux « frontières européennes »… un nouvel affrontement franco-espagnol autour du Maroc ?
Par: Mohamed Abidou
La question de Ceuta, de Melilla et des îles et enclaves que le discours national marocain qualifie de territoires occupés n’est plus simplement un dossier enfoui dans la mémoire de l’histoire, ni un différend bilatéral entre Rabat et Madrid susceptible d’être indéfiniment reporté. Les développements récents ont replacé cette question au cœur du débat politique et européen, alors que Madrid cherche de plus en plus clairement à présenter Ceuta et Melilla comme faisant partie du dispositif frontalier et sécuritaire de l’Union européenne, et non plus seulement comme deux villes administrées par l’Espagne en Afrique du Nord.
L’un des moments les plus significatifs dans ce contexte est intervenu lors du dîner d’État organisé à Madrid en l’honneur du président français Emmanuel Macron, en présence du chef du gouvernement espagnol Pedro Sánchez. À cette occasion, le roi Felipe VI a évoqué les événements liés aux franchissements massifs vers Ceuta, les qualifiant d’inacceptables, tout en soulignant que les frontières espagnoles dans cette région sont également des frontières de l’Union européenne et que leur protection ne saurait relever de la seule responsabilité des États situés aux frontières extérieures de l’Union.
À première vue, ces déclarations semblent relever essentiellement de la sécurité des frontières et de la gestion migratoire. Leur portée politique est cependant beaucoup plus large. L’intégration de Ceuta et Melilla dans le discours sur les « frontières européennes » soulève en effet une question plus profonde concernant l’histoire de ces deux villes et leur place dans la mémoire politique marocaine. Lorsque la question cesse d’être présentée uniquement comme celle d’une présence espagnole en Afrique du Nord pour être désormais définie comme une composante des frontières extérieures de l’Union européenne, il ne s’agit plus seulement de gérer une crise frontalière. Du point de vue de la lecture critique marocaine, cela peut aussi être perçu comme une tentative de consolider une réalité politique et géographique existante et de lui conférer une légitimité institutionnelle européenne croissante.
C’est précisément à ce niveau qu’apparaît la question que certains courants du discours politique et médiatique marocain qualifient de « convergence franco-espagnole », voire de « front franco-espagnol », autour de la question des enclaves et des îles. Cette lecture ne signifie pas qu’il existerait une conspiration secrète et établie entre Paris et Madrid. Elle renvoie plutôt à une convergence d’intérêts et de positions au sein de l’espace européen, et à la possibilité que cette convergence contribue, dans les faits, à préserver le statu quo et à rendre plus complexe toute discussion future autour des revendications marocaines.
L’Espagne, pour sa part, ne dissimule pas sa position. Elle a affirmé à plusieurs reprises que Ceuta et Melilla font partie de son territoire et rejeté les revendications marocaines les concernant. Le Maroc, à l’inverse, considère ces deux villes ainsi que les îles et enclaves qui leur sont historiquement liées sous un angle totalement différent : celui d’une mémoire historique et géographique dont la page n’a pas encore été définitivement tournée.
Entre ces deux positions se trouve donc le cœur du différend : Madrid parle le langage de la souveraineté établie et des frontières européennes, tandis que le Maroc parle celui de la mémoire historique, des revendications territoriales et de la cause nationale.
C’est pourquoi l’évolution la plus importante ne réside pas uniquement dans les déclarations espagnoles, mais également dans la trajectoire suivie par Madrid pour renforcer la présence de Ceuta et Melilla au sein de l’architecture européenne. Le renforcement de la coopération avec les institutions européennes, l’intégration de la sécurité des deux villes dans le dispositif de protection des frontières extérieures de l’Union et la volonté d’approfondir leur ancrage dans le cadre européen rendent le dossier plus complexe qu’un simple différend bilatéral entre le Maroc et l’Espagne.
C’est dans ce contexte que surgit la question de la France, une question qui ne peut être dissociée de la place de Paris au sein de l’Union européenne et de son poids politique et stratégique en Méditerranée occidentale et en Afrique du Nord. Si Madrid cherche à inscrire davantage la question de Ceuta et Melilla dans le cadre européen, la question qui se pose légitimement à Rabat est donc la suivante : où se situe précisément la France sur ce dossier ?
Paris considère-t-elle qu’il s’agit uniquement d’une question interne espagnole liée à la souveraineté et aux frontières ? Ou considère-t-elle cette question comme faisant partie intégrante du dispositif de sécurité européen ? Et la France se contentera-t-elle d’écouter la position espagnole et de la soutenir dans les dossiers européens qui s’y rapportent, ou finira-t-elle, à un moment donné, par définir clairement sa position sur l’avenir de Ceuta, de Melilla et des îles et enclaves que le Maroc considère comme faisant partie de sa mémoire nationale et territoriale ?
L’importance de ces interrogations réside dans le fait que les relations internationales ne se mesurent pas uniquement aux déclarations officielles des États, mais également à l’orientation générale de leurs politiques. Lorsque les positions espagnoles convergent avec le cadre européen, et lorsque la France occupe une place centrale dans cet espace politique et sécuritaire, il est compréhensible qu’une partie de l’opinion publique marocaine interprète cette convergence comme une forme de pression européenne simultanée sur le Maroc concernant l’un des dossiers les plus sensibles de sa mémoire nationale.
La rigueur journalistique impose toutefois de distinguer la convergence politique observable de l’affirmation de l’existence d’un accord secret ou d’une conspiration commune. Les informations publiques disponibles ne permettent pas d’établir l’existence d’un quelconque plan secret franco-espagnol en ce sens. En revanche, la convergence des intérêts et des positions, notamment en matière de sécurité des frontières, de migration et de consolidation du statu quo à Ceuta et Melilla, constitue un objet légitime d’analyse et de débat politique.
Le risque est précisément que la réduction de cette question à la seule problématique migratoire contribue à occulter ses racines historiques. Le migrant qui tente de franchir la frontière de Ceuta n’est pas à l’origine du différend, pas plus que la crise frontalière ne devrait se substituer au débat sur l’histoire, la géographie et la souveraineté. La migration constitue une question humaine, sécuritaire et politique, tandis que la question de Ceuta, de Melilla, des îles et des enclaves s’inscrit dans une histoire beaucoup plus longue, marquée par les conflits, les transformations coloniales et la redéfinition des cartes de la région.
C’est également là que se pose la responsabilité du Maroc. Les grandes questions territoriales ne peuvent être gérées par les slogans seuls, et la force de la mémoire nationale, aussi profonde soit-elle, ne suffit pas à elle seule. Elles nécessitent un travail institutionnel de longue haleine, une documentation historique et juridique rigoureuse, l’exploitation des archives, ainsi qu’une stratégie diplomatique et médiatique capable de s’adresser à l’opinion publique européenne dans le langage des arguments et des documents, plutôt que dans celui de l’émotion בלבד.
La véritable bataille, en définitive, n’est pas une bataille de slogans, mais une bataille de récits, de faits, de mémoire et d’institutions. Celui qui parvient à présenter son récit comme le plus cohérent avec l’histoire, le droit et la réalité politique dispose d’une capacité plus importante à influencer le débat international.
Ceuta et Melilla ne sont pas de simples points sur une carte, pas plus que les îles et enclaves que le discours marocain qualifie d’occupées ne sont de simples noms dans les livres d’histoire. Elles constituent une question complexe où se croisent mémoire nationale et souveraineté, histoire et géographie, migration et sécurité, relations maroco-espagnoles et intérêts européens plus larges.
C’est pourquoi la question née du dîner de Madrid, en présence d’Emmanuel Macron et de Pedro Sánchez, ne devrait pas disparaître avec la fin du dîner lui-même. Lorsque l’on affirme que Ceuta constitue une frontière espagnole et européenne, la question qui se pose, de l’autre côté, au Maroc est la suivante : qu’est-ce que cette définition signifie pour l’histoire de cette terre, pour la position marocaine et pour l’avenir des relations entre les deux rives de la Méditerranée ?
La question la plus sensible demeure cependant adressée à Paris : la France restera-t-elle simplement à l’écoute de la position espagnole, ou définira-t-elle clairement sa position concernant Ceuta, Melilla et les îles et enclaves dont le Maroc demande la réouverture du débat ?
Car la question ne porte pas seulement sur ceux qui contrôlent les frontières aujourd’hui. Elle porte également sur ceux qui détiennent le pouvoir de raconter l’histoire et de transformer une réalité existante en une situation présentée comme définitive et désormais incontestable.
L’histoire ne disparaît pas simplement parce que le langage politique change, pas plus que la mémoire ne s’efface lorsque les frontières sont intégrées à de nouvelles architectures institutionnelles.
Entre le Maroc, l’Espagne, la France et l’Europe, Ceuta, Melilla, les îles et les enclaves demeurent ainsi les témoins d’une question qui n’est toujours pas définitivement tranchée : sommes-nous face à une page coloniale que le temps aurait définitivement tournée, ou face à un héritage historique réinventé dans un langage nouveau, à travers de nouvelles institutions et de nouvelles frontières désormais baptisées « Europe » ?
